Du pétrole plein les plumes

À Portsall, un vent de tempête s’engouffrait dans les fentes de toutes les maisons. Une forte odeur de pétrole tira du lit les habitants, qui se précipitèrent vers la côte. Ce matin du dix-sept mars mille neuf cent septante-huit, la Bretagne-Nord s’éveillait au son du tocsin.

Depuis plusieurs jours, aucun chalutier n’avait quitté le port à la tombée de la nuit ; aucun goéland ne s’était envolé vers son petit-déjeuner. Posé au milieu du clan, l’un d’eux haranguait ses frères :

— Nous devons partir, vite ! Un navire gigantesque vomit dans la mer des milliers de tonnes d’hydrocarbures, que la marée pousse vers la terre. Fuyons, ou nous mourrons !

— Par ce temps, nous n’irons pas bien loin, Jonathan, répondit son père sans déplacer la moindre plume. Le vent nous brisera les os.

Jonathan Livingston n’est pas un goéland comme les autres. Pendant des heures, des jours, des semaines, il s’est entrainé à voler, à dépasser les limites de la hauteur, de la vitesse, des prouesses techniques.

Vingt-quatre heures plus tôt, après une nouvelle nuit d’acrobaties aériennes, il avait plié ses ailes, à l’instar d’un faucon, pour franchir une épaisse barrière de nuages noirs. Il traversa péniblement le rideau de pluie qui se déplaçait rapidement en fouettant la surface de la mer ; il se posa sur le pont d’un bateau, à la coque gris sale couverte de coulures de rouille. On le voyait de loin, grâce à sa cheminée aux bandes rouge, blanche et bleue. De mémoire de Jonathan Livingston, aucun pétrolier aussi grand n’avait jamais navigué dans cette zone !

L’Amoco Cadiz se trouvait alors à une quinzaine de kilomètres au nord d’Ouessant. Blotti au cœur d’un cordage, le goéland sentit très vite que le navire dérivait « à gauche toute ». Des vagues d’une hauteur impressionnante submergeaient le pont par intermittence. Panique générale. Des hommes sortirent de la salle du gouvernail et montèrent à la timonerie. Le capitaine aboya des ordres dans une langue que Jonathan ne reconnut pas. Pendant des heures, il entendit les marins courir et crier, l’un d’eux hurlait au téléphone. Rien ne semblait pourtant indiquer que des secours arrivaient.

L’oiseau profita d’une légère accalmie pour se poser en hauteur. Où qu’il regarde, l’horizon s’assombrissait de plus en plus, la nuit ne tarderait pas à tomber. Soudain, il aperçut un navire, bien plus petit que l’Amoco Cadiz, qui approchait à une vitesse soutenue, malgré la mer déchainée. Les faisceaux lumineux des projecteurs éclairaient tantôt le ciel, tantôt les mouvements de houle du bateau.

Une rafale déséquilibra Jonathan, qui se réfugia à nouveau dans sa cachette. Une flèche passa une vingtaine de mètres au-dessus de lui, trainant derrière elle son filin orange. Le goéland avait déjà assisté à des tentatives de remorquage, mais quelque chose ne tournait pas rond. On s’agitait et hurlait dans tous les sens, la corde cassa à quatre reprises. Lors du cinquième lancer, les marins réussirent à attacher les deux bateaux. Trop tard. Pendant la manœuvre d’accostage, l’Amoco Cadiz avait atteint les hauts-fonds rocheux. La coque se déchira. Les premières citernes éventrées laissèrent échapper le pétrole, qui se répandit à la surface, autour du navire.

Jonathan devait s’envoler, prévenir les siens, les supplier de quitter leur lagune. Le clan l’écouterait-il, lui, le désobéissant, le banni ? Il savait qu’il pourrait compter sur Fletcher, Lynd, Martin et quelques autres. Serait-ce suffisant ?

La première fusée de détresse s’éleva alors, et sa lumière rouge vint s’ajouter aux éclats des phares censés signaler le danger. Pendant ce temps, à terre, rien ne bougeait. Insensibles au drame qui se jouait à quelques encablures de chez eux, tous dormaient.

Ensuite, tout se précipita. Une très forte odeur et des vapeurs d’hydrocarbures envahirent progressivement le bord. L’équipage se rua vers les embarcations de sauvetage, mais les marins seraient évacués par le ciel. Un hélicoptère s’approchait, enfin, tous projecteurs allumés pour tenter de repérer la silhouette de l’Amoco Cadiz balayée par la mer, et récupérer les hommes.

L’épave géante vibrait, tremblait du fond des cales au sommet du bâtiment, laissait échapper des grincements, des craquements et des plaintes lugubres. Le pétrole s’écoulait de ses flancs éventrés en nappes épaisses qui souillaient la surface et dérivaient inexorablement dans la nuit, au gré du vent et du courant, vers la côte de Portshall. La pire marée noire de toute l’histoire de la Bretagne.

Au lever du jour, les goélands restèrent sourds aux supplications de Jonathan. Très vite, la pollution envahit des dizaines de kilomètres de plages, recouvrit des centaines de milliers d’oiseaux. Le mazout leur ôtait leur protection hydrofuge. Affamés, ils ingéraient du pétrole au lieu de leurs habituels poissons et crustacés. La plupart d’entre eux agonisèrent. D’autres furent recueillis par de nombreux bénévoles qui tentèrent de leur venir en aide. Sans grand succès.

Une nouvelle mission attendait Jonathan Livingston : partir à la recherche de congénères, reformer un clan ouvert à la diversité et au changement. Aucune espèce ne peut survivre si elle ne s’adapte pas aux modifications de son environnement.

Photo offerte par Cécile Van Belleghem
Pour marque-pages : Permaliens.

9 réponses à Du pétrole plein les plumes

  1. Anne-Marie Bougret dit :

    félicitations pour cette nouvelle que je trouve superbe tant au niveau de la construction que des descriptions ! Bravo ! A bientôt !

  2. Serge DAVID dit :

    Avec le rappel de ce drame, j’ai frissonné, pauvre nature et triste choix des marins , qui avaient choisi des routes maritimes dangereuses , et navigaient sur des cargos épaves.

    • Béa dit :

      Bonjour, Serge, merci pour votre lecture et votre commentaire.

      Au cours de mes recherches pour écrire cette histoire, j’ai découvert que l’Amoco Cadiz naviguait sous pavillon de complaisance, avec trois conséquences qui furent fatales :

      – 1 – contrairement aux règles maritimes usuelles, le commandant de bord ne peut décider lui-même de lancer les signaux d’alerte ; il doit en référer à son armateur ;
      – 2 – à cause du décalage horaire entre les Etats-Unis et l’Europe, il a dû attendre le matin aux States pour entrer en contact avec son armateur,
      – 3 – qui a refusé pendant plusieurs heures de signer le contrat d’assurance international.

      Et quand tout a été en ordre, le bateau s’était déjà échoué sur les rochers.

      Le drame, c’est qu’on n’a pas l’impression qu’ils en ont tiré toutes les leçons.

      Je vous souhaite une très belle soirée.

      Béatrice.

  3. Pascale dit :

    WoW … on est vraiment pris dans l’ambiance dramatique…
    Quelle belle idée de lire ça au travers d’un goéland…
    Je vais de ce pas retrouver le bouquin que je conserve depuis mon adolescence.. et pourquoi pas aussi le film.
    Merci de ce voyage dans les souvenirs et mes souvenirs
    Je trouve la leçon très belle … on n’écoute que trop peu les rebelles qui ont des idées différentes et qui veulent faire bouger la masse de son confort ..
    Et en plus tu as fait toutes ces recherches … Bravo !!

    • Béa dit :

      Merci, Pascale, pour ce commentaire enthousiaste 😊.

      Effectivement, j’ai lu un bouquin qui relatait les 24 h du naufrage, quasi minute par minute. Et, pour une consigne précédente, j’avais décortiqué le livre de Richard Bach, et je m’étais réimprégnée du film et de sa bande son. Toute une époque ! Nostalgie, quand tu nous tiens.

      Quant à la morale de l’histoire, je crois que nous aurons l’occasion d’en reparler souvent.

      Bisous 😽, à tout bientôt.

      • Pascale dit :

        Je tad more vraiment …
        Mais … qu’est-ce qui se passe avec l’écriture automatique ??? !!! 🤪
        Admire … Adore …
        finalement ça a écrit tout seul ce que je,pensais 😍

        • Béa dit :

          Les problèmes d’écriture automatique, je connais aussi, mais uniquement sur ma tablette.

          Tiens, au fait, n’avons-nous pas la même, de tablette ?

          😂

  4. Anonyme dit :

    Magnifique un plaisir de te lire.

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