Ce soir-là, la mort n’était pas au rendez-vous

La version de Marcel : "Je crois que je me suis endormi au volant."

Un soir de juin deux mille onze, Marcel somnolait dans son fauteuil, tandis que son épouse attendait impatiemment un coup de téléphone. Des amis rentraient de vacances, elle avait promis d’aller les chercher à l’aéroport de Bruxelles-National, à une centaine de kilomètres de chez eux. L’avion avait décollé avec plus de deux heures de retard, et minuit approchait quand elle se prépara à prendre la route.

Inquiet, Marcel se sentit coupable à l’idée de la laisser partir seule : déjà fatiguée, Denise dormirait trop peu avant de retourner travailler, le lendemain matin. Il lui proposa de l’accompagner. Il conduirait pour le trajet aller. Sur le siège passager, elle pourrait se reposer un peu. Elle hésita, mais accepta : les malaises vagaux dont il avait été victime les dernières semaines ne la rassuraient pas. Il insista : pas de risque de chute de tension en position assise, il pouvait bien tenir le volant de Liège à Zaventem.

Il avait beaucoup plu, la route était trempée, mais le trajet se déroula sans encombre… jusqu’au moment où le mur arriva devant lui, à toute allure. Il se souvient avoir hurlé : « chou, on est morts ». Puis, plus rien.

Quand il émergea, Denise l’appelait, on frappait à la vitre, à côté de lui. Tout autour, les lampes bleues de gyrophares, des camions. Beaucoup de monde.
« Monsieur ? Ça va ? » Il tâtonna pour retrouver ses lunettes, son épouse les lui tendit en disant : « Non, chou, on n’est pas morts, mais tes lunettes sont cassées. » On le souleva, on le fit asseoir sur un bloc de béton. Froid. On lui demanda s’il était blessé. Il avait mal partout, mais heureusement, rien de cassé. Denise discutait au téléphone, revenait vers lui, parlait avec des policiers. Sonné, il ne comprenait rien de ce qui se passait autour de lui.
Ils montèrent à côté du chauffeur de la dépanneuse qui emportait la voiture. Un taxi vint ensuite les chercher pour les ramener chez eux.

Plus tard, il dira : « Je ne vois qu’une explication, je crois que je me suis endormi au volant. »

La version de Denise : « Cette nuit-là, quelqu’un veillait sur nous ».

L’orage avait grondé toute la soirée, il pleuvait des cordes. Contrairement à son habitude, Denise n’était pas couchée : elle avait promis à des amis d’aller les chercher à l’aéroport de Zaventem, mais l’avion avait quitté Majorque avec beaucoup de retard. Elle n’en menait pas large à l’idée de conduire une voiture qu’elle ne connaissait pas bien — celle du couple qui rentrait de vacances — sur une route détrempée.

Quand Marcel lui a proposé de l’accompagner, elle a hésité, elle n’avait pas trop envie qu’il prenne le volant la nuit après ses chutes de tension des dernières semaines. Rassurant, il a insisté ; il se sentait en pleine forme, elle s’est laissé convaincre. Liège-Bruxelles, seule, à presque minuit, très peu pour elle, tout compte fait.

Aucun souci pendant le trajet : de la musique, des conversations. Au début, en tout cas. Alors qu’ils arrivaient à moins de cinq kilomètres de leur destination, Marcel a bifurqué brusquement vers la gauche sans parvenir à éviter la berme centrale en béton armé. Elle l’a entendu crier : « chou, on est morts ! ». Le véhicule a rebondi de gauche à droite, d’un parapet à l’autre de l’autoroute, avant de s’immobiliser sur la bande du milieu, face à la circulation.

Quand Denise a risqué un regard par-dessus l’airbag gonflé, elle s’est dit « on n’est pas encore morts ». Des phares arrivaient droit sur eux, en sens inverse. Pas le temps de paniquer. Miracle ! Des gyrophares, des camions de la Protection civile qui se mettent en travers de la route, des hommes qui s’approchent, constatent qu’ils sont vivants, les amènent à l’abri, sur le bas-côté.

Denise s’est toujours dit que, cette nuit-là, sa maman veillait sur eux, de là-haut, et leur a envoyé des anges sauveurs. Ils sont rentrés sains et saufs, en taxi. Pour leurs amis, ce fut plus compliqué : ils ont dû attendre que d’autres personnes viennent les chercher… et leur voiture — sans assurance tous risques — était déclassée.

Denise et Marcel ont dû casser leur tirelire pour les indemniser : rendre service, risquer sa vie. Et casquer.

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6 réponses à Ce soir-là, la mort n’était pas au rendez-vous

  1. marie-josee-roy dit :

    Bonsoir Béatrce,
    comme j’ai aimé ces deux versions d’un même événement. Ton style est fluide et embarque le lecteur dans l’intrigue. On se prend de compassion pour ce couple âgé. La chute peine d’humour est une manière de nous ramener en douceur à la réalité.
    Marie-Josée

  2. Béa dit :

    Bonjour, Marie-Josée,

    Merci d’avoir laissé une trace de ta visite par ce gentil commentaire.

    J’ai pris beaucoup de plaisir à réaliser cet exercice en entrant dans deux univers.

    Je te souhaite un très beau dimanche.

    Béatrice

  3. Salut Béa, belle idée que de donner les deux versions d’un même événement. Cela m’a fait penser au cinquième accord toltèque. Peu importe ce que l’on vit, on aura toujours un point de vue différent en fonction de notre vécu, expérience, personnalité. Et j’ai aimé le contraste entre le côté « réaliste/ fataliste » et « l’imaginaire/optimiste ». En effet, la chute apporte une touche d’humour avec une pointe d’ironie. Chacun peut s’être retrouvé dans ce constat. Avoir payé pour avoir rendu service 😉 A bientôt

    • Béa dit :

      Coucou, Christelle,

      Mieux vaut tard que jamais : merci d’être passée par ici. J’ai justement lu ton dernier texte hier, mais je n’ai pas encore laissé de trace de mon passage.

      Cet exercice de « double point de vue » n’est pas seulement intéressant au niveau littéraire. Dans la vie de tous les jours, il permet de nuancer bien des propos.

      Je te souhaite de très belles fêtes de fin d’année.

      Béatrice

  4. MAGINET Pascale dit :

    Bonsoir Béatrice
    Je découvre ton blog, pour ma part, j’avoue que je ne m’y suis même pas penchée, trop de choses à faire, mais j’espère y venir un jour! J’aime beaucoup la citation que tu as choisie concernant le lien entre l’écriture et la vie.

    • Béa dit :

      Bonjour, Pascale,

      Merci d’être passée par ici 😉.

      Le blog, c’est un énorme investissement en temps. Donc, il vaut mieux t’y mettre à un moment où ton esprit sera disponible.

      Je te souhaite de très belles fêtes de fin d’année.

      Béatrice

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