Accident au Bois du Cazier

8 août

Photo by Kai Pilger on Unsplash

Ce matin du huit août mille neuf cent cinquante-six, sur les hauteurs de Marcinelle, les deux chevalements métalliques du charbonnage du Bois du Cazier⁠[1] découpent les rougeurs du soleil levant. Une belle journée commence. D’humeur joyeuse et insouciante, Thérèse chantonne en humant avec gourmandise la douce odeur du pain juste sorti du four, à la boulangerie où elle travaille. De grands yeux bruns et une bouche rieuse rayonnent de l’enthousiasme de ses vingt ans. Ses fesses rondes et son opulente poitrine attirent sur elle bien des regards. La cloche de l’église sonne neuf coups. Alors qu’elle range méthodiquement les miches sur des claies, une alarme aiguë et stridente transperce tous les tympans environnants. La porte s’ouvre à toute volée, et le courant d’air amène dans l’atelier une puanteur âcre. Tout essoufflée, Louise, sa patronne, crie pour couvrir le bruit des machines : « Thérèse, viens vite, je crois que quelque chose de grave est arrivé ! »

Elles se précipitent sur le trottoir, et se mêlent aux hommes, femmes et enfants qui observent, incrédules, une épaisse fumée s’élever du fond de la mine. Soudain très pâle, Thérèse se laisse glisser sur les genoux, le front sur ses mains jointes : Seigneur ! Mon père et mon frère sont descendus à sept heures. Ils y sont. Au fond. Tous les deux. Protégez-les, s’il vous plaît. Louise lui prend doucement le coude, l’aide à se relever, et la renvoie chez elle : « Rentre à la maison, Thérèse, va retrouver ta mère, je vais m’occuper du magasin. Je t’attends demain matin. » De grosses larmes roulent sur les joues creuses de Louise, une femme grande et revêche, qui chuchote, juste pour elle : « Elle n’en a jamais assez, la mine ! Elle m’a volé mon père, mon mari, ça ne s’arrêtera donc jamais ! » Thérèse pose son tablier, file chercher son cabas, enfourche sa vieille bécane toute rouillée, et se faufile, tant bien que mal, à travers la foule qui converge vers le lieu du drame. Pompiers, ambulanciers, policiers déboulent de partout, sirènes hurlantes et gyrophares affolés.

Chaque coup de pédale exige de Thérèse un effort surhumain, comme si elle grimpait une côte de quinze pour cent sur un vélo d’une tonne. Pas un enfant ne joue, les tout petits s’agrippent aux jupes de leurs mères. Des portes ouvertes des maisons, s’échappent des odeurs de café ou de lessive ; les clients désertent bistrots et magasins. Tous s’en vont chercher des nouvelles d’un mari, d’un frère, d’un père, d’un copain. Une femme s’accroche au bras de Thérèse en hurlant « Antonio ! », lui faisant perdre l’équilibre. Quand elle se relève, du sang coule de sa lèvre vers son menton et son cou, creusant un sillon dans la poussière.

Les mineurs de la pause de nuit courent dans tous les sens pour recenser les camarades présents. « Eh, Mario ! Antonio, è con te ?[2]

— No, l’ho visto entrare nella gabbia per scendere, con André, José, Giovanni. [3]»⁠

Des prénoms circulent, en français, en flamand, en italien. Le cortège grossit à chaque carrefour, et se dirige vers la fumée. Thérèse ne parvient plus à pédaler pour retourner chez elle, à l’opposé de la mine ; elle descend de son vélo et continue à pied. Arrivée au coron, elle pose sa bicyclette contre le mur d’une maison étroite, identique à toutes ses voisines. Aux fenêtres, des géraniums rouges, roses ou blancs offrent une bouffée de couleur aux façades noircies par la suie et les intempéries. Elle pousse doucement la porte, comme pour ne pas déranger. Le fumet alléchant qui l’accueille lui rappelle qu’elle n’a encore rien avalé aujourd’hui. Debout devant le poêle en fonte, un tissu en vichy noué sur la tête, Élisabeth passe la soupe en tournant la manivelle du moulin à légumes. Quelques chaises dépareillées autour de la grande table en bois brut, un buffet contre le mur du fond, peint en vert. La sérénité qui imprègne la pièce, d’une propreté impeccable, semble ignorer l’agitation environnante, mais le cœur de Thérèse se serre lorsqu’elle voit les épaules de sa mère secouées de sanglots silencieux. Les galères de ces quinze dernières années ont tassé encore plus son petit mètre cinquante. Thérèse devine les soubresauts de ses souvenirs.

En mille neuf cent quarante, la mobilisation générale a envoyé Henri au front. Thérèse avait quatre ans, elle idolâtrait son père, il le lui rendait bien. Avec lui, elle écoutait gazouiller les oiseaux et pousser les légumes. Assise sur ses genoux pendant qu’il buvait son café du matin, elle déchiffrait le journal. Elle lisait déjà couramment quand elle est entrée à l’école primaire. Parfois, gagné par un grain de folie, il l’emportait dans les airs pour quelques pas de danse, un chant tonitruant ou un éclat de rire qu’ils n’arrivaient pas à calmer. Son frère Gustave est né neuf mois après le départ d’Henri, fruit d’une étreinte désespérée, juste avant la séparation. Henri est rentré intact de la guerre. Physiquement, du moins. Du haut de ses neuf ans, Thérèse a retrouvé un étranger. Front dégarni et cheveux gris, il avait pris un fameux coup de vieux ! Sous ses épais sourcils, ses yeux semblaient plus étroits, éteints. Depuis lors, elle cherche en vain cette lueur de joie ancrée dans son souvenir. Elle n’y lit que fatigue, terreur, horreur, désespoir. La guerre lui a volé son père.

Elle regarde pleurer sa mère qui lui tourne le dos, et parcourue de frissons, elle sent le malheur s’engouffrer dans leur maison. « Tu arrives bien, on boit la soupe, puis on va voir ce qui se passe », murmure Élisabeth en se retournant, le visage humide. Thérèse lève les yeux vers elle, perplexe, tant la proposition lui semble incongrue, puis elle se rappelle qu’elle a très faim. « Tu sais, ma fille, ton père a échappé à la guerre, aux coups de grisou et aux départs de feu. Il s’en sortira encore cette fois-ci.

« Mario ! s’écrie-t-elle en plongeant dans les bras de l’arrivant.

— Tesoro⁠[4], je suis avec toi, maintenant », répond-il en l’attirant au creux de son épaule.

Mario, la vingtaine, a débarqué d’Italie il y a deux ans à peine. Très vite, il a sympathisé avec Gustave, qui l’a tout naturellement intégré à la famille. Pour lui, Élisabeth a découvert les épices, aromates et autres plaisirs culinaires italiens, elle voulait qu’il se sente chez lui. Thérèse n’a pas tardé à tomber amoureuse de ce beau brun à la voix grave et au regard rempli de soleil. Pourtant, jusque là, aucune familiarité entre eux, jamais il n’a osé se déclarer. Malgré la situation dramatique, il se surprend à apprécier cette étreinte. Il raconte : « Je viens direttamente[5] ⁠de la mine. È terribile[6]⁠ ! Des flammes, partout !

— Tu as des nouvelles de papa et Gustave ?

— Non, les policiers ont fermé les grilles. Les hommes qui sont allés voir au fond ont dû remonter. Sans masques, ils ne pouvaient pas respirer ! » Toujours enlacés, ils n’ont pas entendu Élisabeth s’approcher d’eux, avec une assiette de potage et une grosse tranche de pain pour Mario. Elle les trouve beaux, ses deux tourtereaux ! L’estomac noué, Mario ne peut avaler la moindre gorgée. Élisabeth lave la vaisselle, et la range dans l’armoire. Ne rien laisser trainer, surtout. Elle s’essuie les mains dans son tablier qu’elle pend à un crochet, remplace son fichu par un foulard léger, et se dirige vers la porte. Les deux jeunes la suivent, sans mot dire, vers le sinistre nuage. En chemin, ils croisent des connaissances qui leur racontent le peu qu’ils savent : « On dit que la cage a accroché une poutre en démarrant.

— Ça a provoqué un court-circuit.

— Tout flambe !

— Personne ne répondait au téléphone. Alors, Votquenne et Maton sont descendus.

— Mais ils sont remontés pronto. À neuf cents mètres, sans masques, ils étouffaient.

— En plus, ils ne voyaient rien. Trop de fumée. »

Enfin arrivés sur le site, ils constatent qu’on s’agite, sur le carreau. Des sauveteurs accourent de tous les charbonnages environnants, avec du matériel. Ils redescendent, cette fois avec des respirateurs Dräger, et parviennent à l’étage le plus bas, à mille trente-cinq mètres. Mario joue des coudes pour que Thérèse et Élisabeth s’approchent des grilles, auxquelles des familles entières sont accrochées. On se bouscule, la sueur se mélange à l’odeur de fumée. Des femmes hurlent, des enfants pleurnichent. En milieu d’après-midi, les corps des trois premières victimes sont dégagés et remontés. Les policiers tentent de maintenir la foule à l’extérieur du charbonnage, mais comment exercer son autorité, quand on reconnaît des visages familiers, ou qu’on se ronge d’inquiétude pour l’un des siens ? « Reculez, laissez travailler les secours.

— On veut savoir qui ils sont !

— C’est trop tôt ! On doit d’abord les identifier. »

Peu avant dix-sept heures, l’équipe de sauveteurs découvre des survivants, trois ouvriers flamands. On devine le soulagement qui les accueille à la surface : si ces hommes ont survécu, pourquoi pas d’autres ? Vers dix-neuf heures, trois nouveaux rescapés arrivent, couchés sur des civières. Direction : l’infirmerie. En fin de journée, on sort un septième survivant, qui s’éteint un peu plus tard dans les bras de l’assistante sociale du charbonnage, malgré tous les soins qu’elle lui a prodigués.

Ni Gustave ni Henri. Élisabeth n’a pas prononcé un mot durant tout l’après-midi.

« Maman, rentrons. On n’apprendra plus rien aujourd’hui.

— Tant que le feu continue, des hommes meurent, mais je connais mon mari : il a trouvé un abri, avec ton frère et d’autres. Je veux qu’ils nous voient quand ils arriveront.

— Rester ici n’y changera rien, maman. Allons nous reposer un peu à la maison. » Thérèse et Mario la tirent doucement, chacun par un bras, et ils s’en retournent sans un mot vers une nuit courte et peuplée de cauchemars.

Les jours suivants...

Les jours d’après, à l’instar des autres mères, frères, sœurs et épouses, Thérèse et Élisabeth se lèvent au chant du coq, et avalent un semblant de petit-déjeuner, l’oreille collée au poste de radio. Pour la première fois, la presse internationale suit l’événement en direct, et diffuse de nombreux reportages. Le monde entier découvre la situation catastrophique des charbonnages belges, leurs graves problèmes de sécurité, les conditions de vie dégradantes des mineurs.

Mario les attend, appuyé contre le mur d’en face, et ils repartent tous les trois. En chemin, ils laissent Thérèse à son travail, puis vont se joindre à la foule angoissée qui reste agglutinée, jour et nuit, aux grilles verrouillées, guettant le moindre mouvement qui leur rendrait un peu d’espoir. Et si les flammes avaient épargné le dernier niveau ? Cela semble impossible, mais tous veulent y croire. Le silence devient plus pesant chaque fois que les sauveteurs remontent des corps calcinés, gonflés par la chaleur et l’humidité, déjà en cours de décomposition. « Pourvu que ce ne soit pas l’un des miens. » Pas Gustave. Pas Henri.

Pendant ce temps, à la boulangerie, Louise et Thérèse ne savent où donner de la tête, le magasin ne désemplit pas. Les commis-boulangers se relaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les pétrins tournent, les fours cuisent en continu. Les bouches à nourrir ne manquent pas ! Dans la rue, sur le carreau, dans la boutique, Thérèse croise de plus en plus de visages qu’elle ne reconnaît pas. Dès l’annonce de l’incendie, les familles de mineurs ont accouru de toute la région et de Flandre, d’où certains viennent et retournent chaque jour en autocar. Et puis, des centaines de curieux qui affluent, et provoquent des embouteillages à plusieurs kilomètres autour de Marcinelle. Ces « touristes catastrophe », voyeurs glauques, avides de larmes et de cendres.

À la boutique, les langues se délient. Devant le micro d’un journaliste, un jeune mineur italien raconte comment les recruteurs ont forcé de pauvres agriculteurs de son pays à signer des contrats de travail dans les charbonnages belges, en leur promettant monts et merveilles. Quand le camion l’a débarqué au Bois du Cazier, il n’en a pas cru ses yeux ! Il serait logé dans un baraquement infesté de rats ; des dortoirs avec des lits superposés, sans intimité ni eau potable ; à l’extérieur, des sanitaires communs. Aucune isolation : chaud en été, froid en hiver. Chaque jour, il doit attendre pour se laver, se soulager ou manger. Le pire, ce fut la première fois où il est descendu à mille mètres, puis a marché deux ou trois kilomètres avant d’atteindre son lieu de taille, avec son équipe. S’est faufilé dans un boyau à peine assez large pour laisser passer son maigre corps, ver de terre humain enfermé vivant dans un tombeau ! Les courants d’air, l’humidité et la chaleur. Et puis les crachats noirs, la toux, celle d’hommes qui respirent la poussière de charbon et le grisou chaque jour pendant plusieurs heures. Certains en meurent. Quand elle entend ce récit, Thérèse comprend pourquoi son beau Mario a perdu son teint basané et ses yeux couleur de soleil qui, pourtant, continuent à pétiller chaque fois qu’il la regarde.

12 août

Au matin du douze août, le coron s’éveille sans bruit, pas un volet ne claque, on perçoit seulement quelques conversations qui se déroulent à voix basse. Élisabeth et Thérèse se préparent à affronter une nouvelle journée d’attente pour l’une, de travail éreintant pour l’autre. Une course, des cris, Thérèse reconnaît la voix de Mario, on frappe violemment à la porte. Le visage livide, le jeune homme s’affale sur une chaise, à bout de souffle, incapable de prendre la parole. Il reste prostré pendant de longues minutes, et quand il lève la tête vers les deux femmes, il ne peut plus s’arrêter de débiter sa logorrhée presque incompréhensible, mélange de français et d’italien.

« Ho passato la notte lì⁠[7], ils ont ancora[8]⁠ remonté des corps. » Thérèse regarde Élisabeth, elles devinent la suite. « Dans le noir, j’ai vu briller qualcosa⁠[9], poursuit-il. Une gourmette, celle de Gustave ! Il était accroché à un cheval. Gitane… » Mario se recroqueville sur son siège, le front sur ses bras enroulés autour des genoux.

Thérèse lui a souvent raconté que, quand ils étaient enfants, avec son frère, ils se rendaient presque chaque jour dans une ferme des environs pour y acheter quelques œufs, un peu de maquée ou de lait, du beurre les vendredis de paie. Le gamin en profitait pour filer dans les prairies où broutaient les bêtes de somme, pour la plupart destinées à tirer des berlines de charbon et de bois. Et pour se blottir contre Gitane, une imposante jument à la force herculéenne. Il s’est montré inconsolable le matin où elle est descendue dans la mine en hurlant. Le palefrenier a dû lui couvrir les yeux et lui attacher les pattes, elle refusait de s’engager dans la cage. Gustave se trouvait en bas quand elle est arrivée, il l’a prise par le cou, l’a caressée, apaisée. Depuis lors, jamais il n’a passé un jour sans lui offrir une carotte ou une poignée d’avoine. Amis pour la vie. Soudés dans la mort.

« Après, une femme a écrit des noms sur le tableau, à la grille. Orribile! Gustave, il est mort con Gitane ! È Henri, il est mort aussi. »

Thérèse a à peine le temps de retenir Élisabeth, dont les jambes se dérobent. Le monde s’est arrêté. Nouveaux coups sur la porte : un policier à la mine grave vient annoncer officiellement le décès de Gustave et Henri.

« Je veux les voir ! hurle Élisabeth.

— No ! s’insurge Mario. Trop laid ! Garde le souvenir de quando ils sont belli !

— Il a raison, madame, ajoute l’agent. Prenez le temps de choisir leurs habits pour le cercueil. Vous les apporterez à une infirmière, elle s’en occupera. »

Thérèse aide sa maman à monter l’escalier qui mène à l’étage, et l’installe sur le lit. Au-dessus de la commode, une photo montre Henri qui, au retour de la guerre, se penche vers un garçonnet de quatre ans. Gustave.

Thérèse se souvient du jour où elle a vu pour la première fois son petit frère, bonhomme tout fripé, pas encore tout à fait sec. Elle l’a pris dans ses bras, l’a dorloté, lui a donné le biberon. C’est à elle qu’il a adressé son premier sourire. À certains moments, elle seule pouvait calmer ses cris et ses larmes. Des poignards lui lacèrent le ventre, tandis qu’elle l’imagine brûler vif, étouffer dans la fumée, appeler son nom peut-être. Elle vendrait son âme au diable pour pouvoir le serrer contre son cœur, ici et maintenant. Et tout ça pour quoi ? Pour qui ?

En mille neuf cent quarante-six, le Bois du Cazier manquait de bras. Tandis que les Allemands avaient détruit les exploitations minières de tous les pays voisins, ils avaient maintenu l’activité en Belgique, en utilisant la main d’œuvre de leurs prisonniers russes, remplacés pendant quelques mois par des prisonniers allemands. Comme beaucoup d’autres, Henri s’y est fait embaucher pour nourrir sa famille. Combien de fois Thérèse n’a-t-elle pas entendu sa mère, le soir : « Je t’en supplie, Henri, partons, c’est trop dangereux. Tu trouveras du travail ailleurs. » Son père promettait, puis oubliait. Ils sont restés. Ça devait arriver, et c’est arrivé.

Élisabeth s’impatiente : « Alors, Thérèse, ça vient ? » Elles ouvrent la penderie. Aucune hésitation sur le choix des habits du dimanche, ceux qu’on ne sort que pour les grandes occasions. Pour chacun, le costume, la chemise blanche, la cravate et les souliers vernis. La dernière occasion, songe Thérèse en retenant ses larmes. Les deux femmes enfilent une robe et des bas noirs, cachent leurs yeux et leurs cheveux sous une voilette.

Une infirmière les accueille à la grille ; chacune porte un paquet sous le bras. Élisabeth demande à voir les deux hommes : « Je veux les habiller moi-même. Vous avez tellement de morts à caser dans les boites que vous pourriez vous tromper. Qui me dit que vous n’avez pas échangé mon mari et mon fils contre des inconnus ? » Des assistantes sociales, la voix brisée, lui répètent que des légistes ont formellement identifié les corps. Dès qu’ils seront habillés, ils reposeront, à côté de nombreux camarades, dans la chambre funéraire installée en dehors du charbonnage, dans une école de Marcinelle. Thérèse serre sa mère contre elle, tente de la raisonner, elle lui parle doucement, se balance avec elle, comme pour la bercer. « N’espère plus, maman, ils ne reviendront pas. On devra vivre sans eux. »

23 août

Le vingt-trois août, un sauveteur italien remonte du dernier niveau en hurlant ces terribles mots : « Tutti cadaveri ! » Rien que des morts.

Le lendemain, le roi Baudouin, accompagné de son Premier ministre, Achille van Acker, vient rendre hommage aux victimes et se recueillir dans la chapelle ardente. Debout derrière les cercueils de Henri et Gustave, Thérèse voudrait leur cracher sa colère à la figure ! Mario la retient de justesse, et pose sa main sur sa bouche. Elle arrive néanmoins à marmonner entre ses dents : « Que vous êtes beaux, tous les deux, avec vos costumes-cravates et vos têtes d’enterrement ! Tout ça, c’est votre faute ! Qui a voulu relancer la production de charbon à tout prix ? C’est vous ! Qui est allé chercher les Italiens pour faire le boulot que bon nombre de Belges refusaient ? C’est vous ! Vous leur avez promis le paradis, vous les avez amenés en enfer. Le fric, encore le fric. Dans vos mines, on travaille toujours comme au Moyen Âge, avec des chevaux qui tirent des berlines pleines à craquer, une sonnette pour communiquer entre le fond et la surface. Et votre p… de téléphone qui n’a pas fonctionné quand l’incendie s’est déclaré ! C’est vous qui irez consoler les femmes et les enfants désormais sans maris ni pères ? C’est vous qui rapporterez la quinzaine pour qu’on ne crève pas de faim ? Vous jouez le beau rôle, vous serrez des mains, prononcez quelques mots réconfortants. Puis vous retournerez, dans vos belles voitures, vers vos belles maisons, poser votre cul sur votre chaise rembourrée pendant qu’une cuisinière remplira votre assiette de mets raffinés. »

Les larmes que Thérèse retient depuis quinze jours se mettent à couler, tout à coup, sans pouvoir s’arrêter. La catastrophe a tué deux cent soixante-deux mineurs, dont cent trente-cinq Italiens.

[1] Le Bois du Cazier, forme abrégée de « société anonyme des Charbonnages du Bois du Cazier à Marcinelle », est un ancien charbonnage situé près de Charleroi, en Belgique.

[2] Antonio est avec toi ?

[3] — Non, je l’ai vu entrer dans la cage pour descendre, avec André, José, Giovanni.

[4] Ma chérie

[5] directement

[6] C’est terrible !

[7] J’ai passé la nuit là-bas

[8] encore
[9] quelque chose
Taggé .Mettre en favori le Permaliens.

4 réponses à Accident au Bois du Cazier

  1. CARRULLA dit :

    Bonsoir Beatrice
    Je viens de terminer ta nouvelle sur la catastrophe du Cazier.
    Très belle évocation littéraire de ce drame qui a enseveli des dizaines de mineurs italiens et belges.
    C’était le lot de cette profession que de subir une mort affreuse à des centaines de mètres sous l’écorce terrestre. L’attente et l’angoisse des familles est bien rendu.
    À bientôt et bonne soirée

    • Béa dit :

      Merci pour ta visite, William.

      Le point de départ de cette histoire, c’était simplement de raconter un pan de vie. À mesure que mes recherches avançaient, j’ai découvert l’horreur des conditions d’immigration et de travail dans nos mines. Un gros point noir de notre histoire.

      Je te souhaite une très belle journée.

      Béatrice

  2. Jean-Hughes CHEVY dit :

    Bonsoir Béa,
    Bien réussie cette plongée dans un univers « à la Zola » qui n’a même pas un siècle. C’était une époque dificile et tu la restitues de manière très sensible.
    Bravo!
    Jean-Hughes
    ps. Content que ton blog réapparaisse!

  3. Sabrina P. dit :

    Eh bien, je ne connaissais absolument pas cet épisode (peu glorieux) dans les mines. J’aime particulièrement l’avant-dernier et le dernier paragraphe avec la colère qui s’exprime enfin, et qui, surtout, peut s’appliquer encore aujourd’hui. Combien de drames peut-on déplorer dans des usines, des industries, des mines pour le toujours plus, pour la sacro-sainte consommation, en général pour l’exportation !

    Texte qui dénonce une réalité avec ta justesse qui est une de tes caractéristiques d’écriture.

    Belle journée à toi, hâte de découvrir de nouveaux écrits.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *